La culture est un élément essentiel à appréhender dans toute relation entre communautés et nations, que cette relation soit un lien amical ou un rapport de force. D’une part tout échange coopératif et constructif est forcément (re)connaissance de la culture de l’Autre. D’autre part, la domination d’un peuple ou d’un groupe ethnique passe aussi, obligatoirement, par l’apprentissage élémentaire de sa culture. Ce fait a été très tôt compris, dès le 19ème siècle, par les précurseurs français et britanniques de « l’anthropologie colonialiste ».
Sur le plan des relations internationales, les intérêts d’une nation
dans ses rapports avec une autre sont protégés de différentes façons.
Il y a la manière subtile qui consiste à posséder des « clés d’accès »
à la nation visée, par exemple par la maitrise de ses codes culturels
et l’apprivoisement de ses élites. Il y a aussi la manière moins
subtile. Si l’on considère par exemple les rapports avec le monde
arabe, on constate que les Etats-Unis recourant souvent à la « force
brutale » comme moyen de persuasion : menaces explicites, chantage
ouvert, agression au Tomahawk. Ils ont l’habitude d’ouvrir les «
coffres-forts arabes » à coup de bulldozer. Des pays comme la Russie et
la Chine utilisent généralement des « clés d’accès » pour obtenir des
avantages et préserver leurs intérêts dans cette région du monde. Les
pays au passé colonialiste, comme la France et le Royaume-Uni,
utilisent une combinaison des deux leviers pour « gérer » les
dictatures et les richesses du monde arabe. Les autres pays qui ne
disposent ni de « force brutale » ni de « clés d’accès » ont le choix
entre trois voies pour veiller sur leurs intérêts : (a) l’usage de l’ «
autorité informelle », (b) la « défense par proxy » en recourant à des
amis (pays, organisations ou personnalités influentes) censés
intervenir et aider, (c) la « compromission diplomatique » avec ses
conséquences inévitables : l’« incohérence politique » et la «
duplicité morale ».
La gestion de la crise engendrée par l’« affaire Kadhafi » a révélé
trois limites de la politique étrangère suisse : (1) la pénurie en
matière de « clés d’accès » à l’environnement culturel libyen et arabe
en général, (2) l’effritement de l’ « autorité informelle » suisse, et
(3) la difficulté de mobiliser des alliés fiables pour intervenir et
aider. La gestion de la crise a péché aussi par (4) le manque de
transparence dans la gestion d’une crise de cette nature, et notamment
la faible implication du peuple suisse, et (5) l’impression donnée à
l’opinion que la politique extérieure est subordonnée
quasi-exclusivement à l’impératif de l’économie.
Le nez et… la perte
Les (futurs) diplomates destinés ou susceptibles d’être chargés de
mission dans le monde arabe devraient tous apprendre par cœur au moins
quelques dizaines d’adages populaires de cette région du monde
(plusieurs recueils sont publiés dans la littérature). Dans une culture
de l’oralité, comme c’est le cas dans le monde arabe, ce sont entre
autres les adages qui véhiculent les normes au sein de la société et
les transmettent de génération en génération.
Le bédouin est connu pour son hospitalité sans mesure. Il serait prêt à
tuer sa monture pour nourrir ses hôtes. Mais il serait prêt à mourir
pour défendre ou venger son honneur. Il serait prêt à dépenser un
million de francs de frais d’avocats dans un procès contre quelqu’un
qui lui aurait subtilisé un seul franc. Un adage populaire libyen dit :
« Ala al-barghouth hrag al-jerd » (A cause d’une puce, il a brûlé ses
habits). Un autre adage algérien dit : « En-naif wel khsara »
(Sauvegarder le nez, même à la perte de tout le reste). Le nez
(en-naif, al-anf, al-anafa) symbolise dans la culture arabe l’honneur
et la dignité. « Sauvegarder le nez », c’est sauver la face. Combien de
batailles entre tribus se sont déclenchées dans l’antiquité arabe à
cause de quelques vers de poésie malveillants. Il serait vain de
chercher une explication rationnelle à ce type d’attitudes et de
comportements.
Kadhafi baigne dans un univers de symboles. Le titre de « Roi des rois
» qu’il s’est arrogé, sa tenue et sa tente qui ne le quitte pas, tout
cela est constamment présent pour nous le rappeler. Il fallait le voir
et agir en conséquence.
Mourir debout plutôt que vivre à genou
L’« autorité informelle » est essentielle en diplomatie. Si elle est
bien développée et entretenue, elle peut dresser un mur de protection
symbolique. Mais elle est exigeante et requiert deux conditions, les
pédagogues le savent bien : l’assurance en soi et la disposition à
prendre quelques risques mesurés.
La Suisse a beaucoup d’atouts lui permettant de construire une telle
autorité : absence d’un passé colonial, neutralité (positive), rôle
central dans le développement, la promotion et la protection du droit
international humanitaire et des droits de l’homme, qualité des
produits industriels et des services, etc. Ce sont là les ingrédients
qui forment une image de la Suisse reflétant une véritable « autorité
informelle ». Mais cette image peut hélas être rendue floue par des
attitudes, comportements et déclarations politiques reflétant des
incohérences, voire des contradictions, entre valeurs et principes d’un
côté, et pratiques de l’autre.
Lorsqu’un homme politique suisse se précipite pour déclarer qu’il
espère que les relations commerciales reprennent vite avec la Libye,
avant même que le conflit ne soit résolu, c’est un signal fort qui met
à nu une énorme faiblesse que Kadhafi, élevé dans la culture de « mout
waguef ! » (Meurt debout !), a su exploiter à sa guise, pour tenter de
mettre son interlocuteur à genou, en haussant progressivement le ton
jusqu’à demander la désintégration de la Confédération ou appeler au
jihad contre ce pays. Les mesures de fermeté, comme l’usage du levier
des visas, viendront trop tard et seront jugées inadaptées, y compris
par l’Union européenne.
Rien ne gratte mieux ta peau que ton ongle
L’« affaire Kadhafi » n’est pas un désaccord banal qui requiert
quelques rounds de négociations secrètes. Dès le départ, elle se
présentait potentiellement comme une crise majeure. La position
officielle de la Suisse devait alors être prise dans la transparence et
soutenue par le peuple suisse après un débat national. Cela aurait
renforcé l’« autorité informelle » du pays. En effet, l’absence d’un
soutien populaire fort à une politique gouvernementale suscite la
déconsidération des partenaires. Il n’y a qu’à voir comment certains
gouvernements occidentaux se comportent vis-à-vis des dictatures arabes
qui se sont privées du soutien de leurs populations.
Un adage populaire arabe dit : « Ma hakka jildaka mithlou dhoufrik.
Fatawalla anta amrak » (Rien ne gratte mieux ta peau que ton ongle,
alors prend-toi en charge). Ainsi, miser uniquement sur le soutien de
gouvernements étrangers s’est révélé sans effet, voire contreproductif.
D’une part, la « solidarité arabe » a bien fonctionné cette-fois-ci. La
Suisse n’a même pas pu compter sur le soutien de gouvernements classés
dans la catégorie des « amis », comme celui de l’Algérie, qui a été
parmi les premiers à afficher sa solidarité avec Kadhafi, suivi par
celui de Tunisie, ce qui a fortement influencé la Ligue des Etats
arabes à adopter la même position. D’autre part, l’« individualisme
cupide » de certains pays européens et américains du nord, confirmant
que leur propre intérêt prime sur toute autre considération, s’est
traduit par des positions qui ménagent le « gâteau libyen ». Les
déclarations très mesurées des officiels français, étasuniens, italiens
et autres, suite à l’appel au jihad contre la Suisse par Kadhafi sont
déconcertantes. Imaginons un instant quelle aurait été la tonalité de
ces déclarations et l’effervescence dans les couloirs du Conseil de
sécurité qui aurait suivi cette fatwa si elle avait été rendue par un
responsable de l’un des pays de « l’axe du mal ». La révérence affichée
par les officiels européens à l’égard de Kadhafi, lors du sommet de la
Ligue arabe de Syrte, allant jusqu’à un baise main par Silvio
Berlusconi lorsqu’il s’apprêtait à prendre congé du guide suprême, est
venue nous rappeler cette triste vérité.
Mourir de faim plutôt que se nourrir par un moyen indigne
L’un des arguments qui planait sur les discussions concernant la crise
libyenne concerne la « sécurité énergétique et économique ». Alors,
mythe ou réalité ? J’ai tenté de répondre à cette question en procédant
à une évaluation approximative en partant de quelques hypothèses de
base.
Concernant le volet énergétique, les importations de la Libye en Suisse
sont estimées à 1 milliard 658 millions de francs, essentiellement des
hydrocarbures sur un volume d’importations total en 2007 de plus de 183
milliards de francs. Ceci représente 0,9%. Le brut libyen
représenterait 50% des importations totales de ce bien stratégique. A
cela il faut ajouter le fait que la Libye possède en Suisse une
installation de raffinage et plus de 300 stations d’essence. La crise
avec la Libye ne devrait pas représenter une entrave à la prise de
décision politique souveraine, mais plutôt une opportunité pour revoir
la politique énergétique du pays. Une plus grande diversification est
possible et essentielle. D’autres producteurs d’énergie crédibles
devraient être considérés.
Concernant le volet économique, on note que :
1) Les avoirs libyens dans les banques suisses en 2007, l’année qui a
précédé la crise, sont estimés à 6,5 milliards de francs, sur une masse
gérée de l’ordre de 4900 milliards de francs (5,6 milliards de francs
sur les 6,5 ont été finalement retirés en 2008). Les avoirs libyens
représentaient donc, en 2007, 0,13% du total des avoirs dans les
banques suisses. En supposant des intérêts nets pour les banques
suisses de 10% et un taux d’imposition sur ces intérêts de 20% on
obtient 130 millions de francs par an de revenus publics.
2) Les exportations de la Suisse vers la Libye en 2007 sont estimées à
278 millions de francs sur un montant des exportations totales de
l’ordre de 197 milliards de francs, ce qui représente 0,14%. Avec un
taux d’imposition de 25% sur ces exportations vers la Libye, on obtient
70 millions de francs par an de revenus publics.
Au total on aurait donc 200 millions de francs par an de revenus
publics provenant de la Libye. En considérant une population suisse de
près de 7,6 millions à la fin de l’année 2007, on obtient un revenu
annuel par habitant provenant des affaires commerciales avec la Libye
de 26 francs 34 centimes, soit 7 centimes par jour, qui ne va pas dans
la poche du citoyen mais sous forme de services publics. Ceci est à
mettre en perspective et à comparer avec le produit intérieur brut par
habitant en Suisse pour 2007 qui était de 68’394 par an. Cela
représente 0,04%.
Un adage arabe dit : « Tamutu alhurratu wa la taakulu min thadiyiha »
(La femme digne meurt de faim et ne mange pas de son sein). La question
qui aurait dû être posée au citoyen suisse n’est pas de savoir s’il
était prêt à mourir de faim pour éviter l’humiliation, mais de savoir
s’il était prêt à prendre le risque hypothétique de réduire son niveau
de vie de moins de 0,1% pour préserver sa dignité, sachant que les
habitants d’autres pays développés comme l’Allemagne et la France
vivent avec un PIB 30% plus bas. La réponse du citoyen est prévisible.
Une consultation populaire — si facile en Suisse — à ce sujet aurait eu
plus de sens que celle sur les minarets.
Mais il y a une autre facette à cette question. Pour une augmentation
des services publics de 26 francs par an et par habitant, il y aurait
une masse de 730 millions de francs encaissée par une élite
industrielle et financière en Suisse (profits liés à l’exportation et
aux intérêts sur les avoirs libyens). Ainsi, pour ce petit nombre de
privilégiés le revenu par an grâce aux affaires avec la Libye est
énorme, ce qui donne un sens à la perception répandue en Suisse que ce
sont les groupes industriels et financiers qui déterminent la politique
suisse en matière de gestion de la crise avec la Libye et qui dictent
la conduite de l’ambassadeur suisse à Tripoli.
En conclusion, la Suisse gèrerait mieux des crises de la même nature
que celle issue de l’« affaire Kadhafi » en respectant quatre règles
d’hygiène politique : Règle 1 : Investir plus pour acquérir des « clés
d’accès » au monde arabe. Règle 2 : Miser sur l’« autorité informelle »
et bien l’entretenir. Règle 3 : Miser sur ses propres ressources et le
soutien de sa population. Règle 4 : Ne jamais subordonner sa politique
extérieure exclusivement à l’impératif de l’économie et s’exposer ainsi
au chantage politique.
Pour terminer avec l’« affaire Kadhafi », la Suisse devra choisir entre
deux approches : celle de l’escalade par l’agitation et celle de la
désescalade par la sérénité. Après la mesure d’entrave aux visas
Schengen pour des ressortissants libyens, suivie par le refus du visa
libyen aux citoyens de l’Union européenne, suivi enfin par le retour en
arrière, la Suisse pourrait en arriver à demander la désintégration de
la « Grande Jamahiriya arabe libyenne populaire et socialiste » et sa
répartition entre les pays limitrophes, appeler à une croisade contre
ce pays et arrêter quelques citoyens libyens sur son sol. Elle pourrait
au contraire déclarer l’incident clos, attendre la libération de Max
Göldi une fois qu’il aura purgé sa peine de quatre mois, respectant
ainsi « l’indépendance de la justice », et déclarer publiquement que si
le détenu n’est pas libéré au terme de cette peine, alors des mesures
souveraines seront prises allant jusqu’au retrait de Libye de toutes
les entreprises suisses, voire la rupture des relations. Une retenue
diplomatique et médiatique devrait suivre cette déclaration. Une telle
approche qui rétablirait l’« autorité informelle » de la confédération
contribuerait à résoudre la crise plus vite que l’on espère.
Abbas Aroua
30 mars 2010